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31 Janvier 2024

Les pharmacies en France: un secteur en pleine mutation

Le secteur des pharmacies est en pleine de mutation après une période d’explosion des ventes pendant la pandémie qui a inversé la tendance de régression du CA constatée avant 2019. La France est le 2ème contributeur européen à l’économie du secteur pharmaceutique (étude QBE) avec environ 8 000 entreprises qui contribuent à hauteur de 18 Mds EUR au PIB du pays, soit 0,8% en 2022. Elle est également le second pays européen en nombre de pharmacies après l’Espagne, bien que leur nombre se réduise depuis plus de 10 ans et que le nombre d’officines soit passé sous la barre historique des 20 000 en 2023. Des petites officines peu rentables, en particulier dans les zones rurales, ont fermé, et bien que nous observions une forte disparité selon les régions, ce sont les parties ouest et centre de la France qui sont les plus touchées. Il s’agit d’une situation unique et délicate pour un marché qui jusqu’ici avait toujours été considéré comme pérenne et « intouchable ».

En conséquence des difficultés observées ces dernières années, le marché s’est structuré autour de groupements qui offrent l’avantage d’une meilleure compétitivité dans les négociations avec les grossistes et les laboratoires. Vigilance toutefois, car ces groupements constitués de pharmacies indépendantes constituent également une forte concurrence pour les pharmacies individuelles et peuvent potentiellement renforcer leurs difficultés, et bien que la législation établit des règles pour les protéger, l’impact sur les petites entités semble clair.

Entre 2004 et 2019, la consommation de médicaments par habitant a baissé de 16% en France. Cependant, la pandémie a inversé la tendance puisqu’après six années consécutives de baisse, il a été constaté une forte augmentation du CA post-crise sanitaire du marché en France : il est passé de 39,7 Mds EUR en 2019 à 47,8 Mds EUR en 2022, soit une augmentation de 20,4% en 3 ans, des chiffres que nous ne constatons que sur peu de secteurs d’activité. En 2022 les pharmacies françaises ont enregistré une marge brute globale plus que triplée par rapport à l’année précédente. Cette hausse substantielle de la marge brute reflète l’impact positif des services liés à la COVID-19, tels que les tests antigéniques et la vaccination, ainsi que l’évolution des ventes de médicaments coûteux. Parallèlement, les charges externes des pharmacies, incluant les coûts liés à l’exploitation et au fonctionnement, ont également augmenté. Ces données mettent en évidence la nécessité pour les pharmacies de gérer avec prudence leurs coûts opérationnels tout en maximisant les opportunités de revenus pour rester compétitives et rentables dans un marché en évolution.

Retour à la normale

Toutefois, après 2 années de croissance dynamisée par la pandémie, l’année 2023 marque cependant un retour à la normale et les pharmacies devront faire face à la perte de la marge apportée par les produits liés à la pandémie (environ 90%). Dans ces circonstances, le maintien de la rentabilité ou la limitation de sa diminution sera un enjeu pour toutes les pharmacies qui devra être suivi de près par tous les acteurs. En outre, les prix des médicaments continuent de baisser, en raison notamment de l’augmentation des remises conventionnelles. Notons toutefois que la crise sanitaire a de manière générale creusé plus profondément le fossé économique entre petites et grosses pharmacies, une situation défavorable pour le service aux français de manière globale.

Dans leur fonctionnement, les officines réalisent en moyenne 80% de leur chiffre et de leur marge brute dans les produits remboursables à marge réglementée plus faible. Pour améliorer leur rentabilité, les officines misent sur le développement de ces ventes de produits à prix libres mais aussi sur la substitution du générique (à marges fixes mais fortement subventionnées par l’Assurance Maladie). Il s’agit de l’une des pistes que les pharmaciens pourraient davantage creuser afin de compenser la perte du dynamisme insufflé par la pandémie. Globalement, en 2022, l’activité COVID a représenté deux points de marge sur les officines avec un maintien de cette dernière sur les autres produits commercialisés. L’inflation entraînant une augmentation des coûts des marchandises, les pharmaciens devront arbitrer entre part de marché et augmentation de leur prix pour s’assurer un niveau de marge adéquate pour les prochains exercices, un défi qui nous semble complexe à relever entièrement compte tenu de la perte d’activité assumée par les officines. En 2023 et sur les produits délivrés hors prescription, il est intéressant de constater que malgré une forte augmentation du prix moyen (+6%), le panier moyen est stable (+0,2%). Les consommateurs font donc plus attention à leurs choix avec notamment moins de produits achetés.

Les pharmacies devront faire face à la perte de la marge apportée par les produits liés à la pandémie

Le champ de compétences des pharmaciens, après leur rôle important joué pendant la pandémie, tend à s’élargir (administration de vaccins à partir d’août 2023 et prescription d’antibiotiques pour les angines et cystites à partir de 2024, conseil, installation de cabines de téléconsultation dans les officines…), ce qui a amélioré leur image. Il faut se réjouir de la place de ces nouvelles missions de service dans le quotidien des pharmaciens, qui renforce l’importance de leur rôle auprès de la population. En outre, ces nouvelles missions ont drainé une population plus importante de patients vers les officines, participant de fait à la croissance constatée du marché sur les deux dernières années. Gageons que les médecins généralistes, premiers en ligne pour les soins basiques, considéreront à terme ce nouveau soutien comme un soulagement.

L’environnement réglementaire est très strict en France pour les pharmacies, ce qui accentue les barrières à l’entrée et rend difficile la pénétration par de nouveaux acteurs. L’ordonnance n°2018-3 du 3 janvier 2018, dite ordonnance “maillage territorial des officines”, tend à simplifier les conditions de création, de transfert, de regroupement et cession d’officines afin d’assurer une répartition harmonieuse des pharmacies sur le territoire. Pour qu’une officine puisse s’implanter, elle doit répondre à trois critères : accessibilité des locaux (officine visible, places de stationnement, aménagement piétonnier, desserte par les transports en commun), conformité des locaux (accès des personnes à mobilité réduite notamment) et présence d’une population résidente à desservir. Comme analysé précédemment toutefois, les regroupements tendent à asphyxier les pharmacies de taille plus modeste et impactent négativement la répartition des officines sur le territoire.

La taille des entités justement reste un facteur primordial et déterminant pour leur prix de vente. Plus leur taille de est importante et plus leur valorisation est élevée. Les officines de plus de 2,4M EUR de CA sont valorisées en moyenne 7,1x l’EBE en 2022, un chiffre en léger recul par rapport à 2021 et au dessus des valeurs constatées généralement sur les autres secteurs d’activité, une tendance que nous pensons être la conséquence des tensions prévisibles sur le secteur pour les exercices à venir. Ces officines plus importantes bénéficient d’une évolution favorable de leur rentabilité sur les deux derniers exercices. Notons que bien que dans une moindre mesure, le prix de cession moyen en coefficient d’EBE augmente également sur toutes les autres catégories d’officines et particulièrement sur les pharmacies de taille moyenne dont le CA est compris entre 1,6 et 2M EUR.

Le taux de défaillance dans le secteur des pharmacies est très réduit (inférieur à 3/1000 en 2022), une tendance que nous constatons historiquement. Toutefois, nous observons un nombre d’ouvertures de procédures collectives en augmentation de 35,8% en 2023, après une hausse déjà historique de 49% en 2022 que nous analysons comme la conséquence de différents facteurs : perte d’activité post pandémie avec des coûts opérationnels en augmentation, difficultés des pharmacies indépendantes face aux regroupements, cadre régulatoire strict… Notons que les sauvegardes et les redressements en revanche diminuent ce qui nous rassure sur le potentiel de résolution des difficultés passagères rencontrées par les officines. Le secteur bénéficie malgré tout encore des effets de la crise du COVID-19, de certaines mesures de soutien (PGE) et donc de performances économiques exceptionnelles, mais jusqu’à quand?

Moteurs structurels de croissance

Les pharmaciens comptent sur des moteurs structurels de croissance (vieillissement de la population, préoccupation pour la santé de plus en plus présente, innovations thérapeutiques…), néanmoins leur activité peut se voir pénalisée par les baisses de prix imposées par les pouvoirs publics sur les médicaments. L’activité est aussi confrontée aux difficultés de recrutement, le défi de préserver la clientèle dans un contexte inflationniste et gérer les coûts tout en s’adaptant à un environnement réglementaire et technologique en évolution. La transition numérique des officines a été retardée par un cadre réglementaire restrictif de vente en ligne de médicaments et de besoin d’investissements, mais les pharmacies se dirigent peu à peu vers la digitalisation (via notamment le déploiement de l’application Carte Vitale), ce qui constitue également une évolution naturelle mais également un défi d’adaptation de l’activité et économique. L’achat en ligne est toujours relativement réduit dans le marché pharmaceutique, mais cette situation pourrait toutefois être amenée à changer en 2023 grâce à l’explosion des canaux de distribution de parapharmacies en ligne.

Les défis seront nombreux : investir pour développer les nouvelles missions, continuer à maîtriser et améliorer sa structure de coûts, répondre aux difficultés de recrutement sans trop accroître sa masse salariale, adapter ses prix pour maintenir sa marge, répondre aux nouvelles attentes de consommation… Nous considérons toutefois que ce secteur, résilient et ayant déjà traversé plusieurs crises, est en pleine mesure de les relever.

Olivier est le responsable de l’équipe d’analystes pour la France chez INBONIS. Après plus de 13 ans d’expérience bancaire dans le monde des PME et grands comptes en France et à l’international, il a décidé de se recentrer sur une activité à but permettant d’aider et d’accompagner les entreprises, en soutenant le plus possible son équipe et obtenir le meilleur de chacun.